Qu’est-ce qu’un choix personnel?

by M.

L’idée de cet article m’est venu après de nombreuses discussions récentes (c’est relatif) sur des sujets divers et plutôt controversés. Une tactique populaire pour éviter un débat ou une confrontation d’idées semble être de lancer le classique “C’est un choix personnel”. Certes, je suis tout à fait pour le respect des libertés et des choix individuels comme dans la plus pure des idéologies droitistes, dans la mesure où ils sont réellement individuels. Ce que je veux tenter de faire ici, c’est démystifier le caractère personnel et donc inattaquable, immuable, indiscutable d’une décision.

Il convient d’abord de définir ce que l’on entend par choix individuel. À mon avis, et vous sentirez ici l’influence de la mise en pratique de la théorie du conséquentialisme, il faut évaluer une décision quant à son essence par son effet, ses conséquences et non pas par son origine. Cela veut dire, plus simplement, qu’il ne faut pas considérer une décision comme étant personnelle parce qu’elle a été prise par un seul individu, qu’il agisse ou non au nom d’un groupe. Par exemple, la décision prise par un ministre n’est pas personnelle, bien qu’elle puisse refléter ses préférences. Non plus n’est la décision d’un individu de fumer, même si cette décision n’est exécutée que par un seul individu. Il existe un troisième critère, trois souvent éludé, pour qualifier un choix de personnel. Il faut que le choix en question n’affecte qu’une seule personne et que cette personne touchée soit l’auteur à l’origine de cette décision. Il est important ici de noter le vocabulaire employé : ne touche qu’une seule personne et cette personne est l’auteur de cette décision. Si votre décision affecte l’environnement, la société, d’autres personnes ou d’autres êtres vivants, il ne convient alors pas de la qualifier de personnelle. Donc, pour qualifier un choix d’individuel, il faudra que vous seul l’avez fait, que vous soyez le seul à le mettre en oeuvre et que vous en subissiez seul les conséquences. Autrement, ne tentez pas de vous soustraire à un débat, un questionnement ou un face-à-face sur la base du caractère individuel de votre décision.

Cette définition plutôt stricte d’un choix personnel est certes restrictive et contraignante. Je crois toutefois qu’il est important de ne pas oublier volontairement certaines facettes de nos choix et de se justifier sous le couvercle fallacieux de leur caractère personnel et donc inattaquable et quasi saint. Par exemple, le choix d’un régime alimentaire n’est pas un choix personnel. Certes, la personne est la seule à choisir et à le mettre en oeuvre, mais ultimement, ce choix touche plusieurs personnes et créatures sensibles (mauvaise traduction de sentient beings, mais je ne peux trouver mieux). Il est facile de penser aux animaux tués et exploités, mais il faut aussi se rappeler des conditions de travail abrutissantes des travailleurs dans les abattoirs, des dépendances à la drogue et l’alcool que la plupart développent, du nombre élevé d’accidents et de suicides, etc. (1) Au même titre, un vote de grève n’est pas personnel, même si on est le seul à lever le bras. Il a des conséquences sur nos collègues, nos professeurs, mais aussi sur les générations futures. L’abstention de faire la grève, ou du moins de protester et de s’opposer, peut conforter le gouvernement dans certaines décisions discutables et questionnables. Refuser de se pencher sur les questions d’accessibilité scolaire, par peur de perdre notre session, de manquer un cours ou par haine des mouvements étudiants engagés n’est pas seulement une décision personnelle. Cela peut avoir des effets collatéraux beaucoup plus importants et sur plusieurs générations. Bref, il faut regarder les impacts de nos décisions à long terme et selon différents critères avant de les considérer d’individuels et donc, de tenter d’échapper à un examen moral, qu’il soit personnel ou extérieur, de ces choix.

Je ne veux pas créer ici une sorte de culpabilisation aux dimensions extraordinaires. En fait, la culpabilisation est inutile. Seule la prise de conscience qui pousse à un changement de comportement peut être efficace. Je veux surtout que l’on s’encourage à réfléchir à nos choix quotidiens et aux effets qu’ils entraînent, en prenant en compte dans l’équation d’autres variables que “ma satisfaction personnelle”. Je crois qu’il est aussi crucial de se questionner entre nous sur les choix faits et leurs conséquences. Lorsqu’une amie me questionne sur mes motivations et les impacts d’utiliser des termes sexistes (2), je lui en suis grandement reconnaissante. C’est une question de croissance personnelle et de volonté. On peut tous opter pour cette voie ou encore choisir de fermer les yeux. What are you doing with your life?


(1) À ce sujet, voir les chapitres 7, 8 et 9 de Fast Food Nation : The Dark Side of the All-American Meal par Eric Schlosser. En français : Le Pays de la restauration rapide : le côté obscur d’un repas bien américain.
(2) Article à venir à propos des liens entre le sexisme et le spécisme. Je vous promets que ça va vous jeter en bas de votre chaise.