Pourquoi je ne bois pas?

by M.

Plusieurs le savent, je en bois pas. Pas du tout. Même pas pour Noël, pour mon anniversaire ou pour un mariage. Quelqu’un m’offrirait le soit disant meilleur vin ou scotch (on a déjà tenté), je ne changerais pas d’opinion. On me traite d’extrémiste (ce n’est pas la première fois), de puritaine ou encore de “casseuse” de party à l’occasion. Toujours, on me demande pourquoi je ne bois pas. Par lassitude et certitude que la conversation s’en va nul part, je réponds invariablement une phrase vide du type “J’en laisse pour les autres” ou encore je retourne la question sans y répondre. Je me trouve rarement dans un environnement idéal pour aborder mes raisons et les défendre, parce que plus souvent qu’autrement, je subis un interrogatoire serré sur le sujet. Je prends donc ici le temps de m’étendre sur la question, sachant qu’il n’y a pas de musique à tue-tête, de pichets en circulation et d’état d’ébriété avancé chez mon interlocuteur (quoique je ne voudrais pas assumer, c’est peut-être le cas!).

D’abord, il y a la consommation d’alcool comme norme sociale. Dans certaines occasions, il est attendu d’un individu qu’il consomme, sous peine de subir les regards inquisiteurs et les 1001 questions de tous ceux qui ne peuvent croire à une telle idée. Dans certains milieux plus que d’autres, on fait même la promotion de la consommation comme étant une passe VIP à l’acceptation et l’intégration sociale. Le milieu universitaire en est certainement un exemple probant : quoi de mieux que de se pacter la fraise en début de session, question d’apprendre “à mieux se connaître”. Le fait d’adhérer à un comportement, une norme collective, devient ainsi une prémisse essentielle à la socialisation; toute attitude contraire étant vue comme antisociale. Il y a donc la création d’une norme artificielle qui, lorsque poussée à son extrême, entraîne des conditions physiques déplorables (alcoolisme) et des conséquences sociales graves (pauvreté, agressions, etc.).

En observant, d’un point de vue sobre, notre société “alcoolique”, il apparaît clairement que l’alcool joue un rôle de pacification important. Panem et cireuses disait les Romains. Du pain et des jeux pour tenir la population tranquille et s’assurer un règne prospère. Une rapide analyse du rôle qu’occupe l’alcool dans nos relations interpersonnelles et nos “divertissements” permet de se rendre compte que sa consommation est une sorte de diversion à grande échelle, qui nous permet de relaxer après une (trop) longue semaine de travail, faire face au stress imposé, bâtir des amitiés (?) et socialiser. Il n’y a qu’à voir la manière dont les Premières Nations sont maintenues au seuil de la pauvreté et de la précarité à cause des ravages de l’alcool, ce qui entre-temps profite bien à nos gouvernements. Il est courant de voir la consommation d’alcool à la base de l’agenda social d’une personne, bien qu’elle l’admette rarement. Aller à tel ou tel endroit parce que la bière est moins cher ou on peut apporter son vin, choisir un moment pour se rencontrer plutôt qu’un autre puisqu’on pourra socialiser plus facilement autour d’un verre, etc. Lorsqu’on passe plus de temps à s’émerveiller de la nouvelle Coors Light à la lime qu’à lire un livre, ou qu’on dépense plus d’argent à boire qu’à s’instruire, je me dis qu’on a alors réussit un tour de force : nous vendre “l’imbécilisation dans une bouteille” et même en faire une norme sociale. Certains diront qu’il s’agit là de choix personnels éclairés et que je n’ai rien à dire sur le sujet. Bullshit.

L’imbécilisation je disais donc. Une exemple fort éloquent est certainement les statistiques qui existent entre la consommation d’alcool et l’augmentation de la violence. Batailles, voies de faits, violence conjugale, agressions sexuelles, harcèlement, conduite en état d’ébriété, la liste est longue. Il existe certainement des liens clairs, détaillés et mêmes mesurés entre la consommation d’alcool et l’occurrence des agressions sexuelles. Il est important de noter que cette consommation peut avoir lieu chez l’agresseur* ou la victime ou les deux; ces cas sont malheureusement trop fréquents. L’alcool est donc un élément magique qui permet outre de passer les principes fondamentaux de dignité humaine, de respect de l’autre et de contrôle de soi au profit d’un plaisir, aussi artificiel qu’éphémère. Combien de fois a-t-on entendu le classique “ouin, mais j’étais saoul, j’men rappelle pas.”? Une intoxication volontaire sert souvent de défense morale et cette défense qui est en fait loin d’en être une, est généralement acceptée bêtement par l’auditeur. Il s’agit d’une forme de complicité dans une imbécilisation volontaire, ayant pour autant des répercussions réelles et tout aussi, sinon plus graves.

Il convient aussi de se pencher sur le pouvoir économique des grandes compagnies productrices de boissons alcoolisées. La grande majeure partie de la consommation profite non pas à des brasseurs artisanaux ou de petits vignobles comme on aimerait le croire, mais plutôt à des multinationales. Ces géants ne lésinent pas sur les moyens utilisés pour faire augmenter leurs ventes et gonfler les profits. (Sur)utilisation des femmes dans les publicités où on les dépeint plus souvent qu’autrement comme des objets sexuels. Cette objectivation est pratique : elle permet notamment de redonner aux hommes un sentiment de supériorité et de réaffirmer leur masculinité dans une société qui tend à questionner les genres. Bref, il s’agit d’une forme de défense, un retrait dans ce qui semble être encore un bataillon mâle : prendre une bonne bière entre chums. Pour en revenir aux méthodes douteuses des multinationales, il faut mentionner l’utilisation de semences OGM dans la production des céréales. Il ne s’agit là que d’une des nombreuses pratiques suspectes en matière environnementale.

Bref, ce refus de consommer est pour moi la plus logique expression d’un désir profond de liberté. M’émanciper d’une forme de dépendance trop largement acceptée (dépendance pas toujours physique, mais généralement sociale), d’une forme de capitalisme extrême. Il s’agit d’une opposition fervente à l’objectivation des femmes pour vendre un produit qui servira d’outil et de défense pour les soumettre. C’est la façon que j’ai choisi pour résister à une pacification à large échelle et conserver ma lucidité. Lucidité qui est, en quelque sorte, un cadeau empoisonné dans notre société.

* Il n’existe pas de féminin au mot agresseur. C’est choquant.