Sobre pour la révolution

par M.

Occupons Montréal s'est auto détruit par la consommation d'alcool et de drogue, ce qui n'est qu'un réplicat pseudo-alternatif de notre société malade.

Occupons Montréal n’est plus. De vieilles nouvelles, je sais. Le mouvement avait perdu du momentum, les critiques se faisaient de plus en plus courantes et virulentes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. L’occupation avait commencé sous un bon augure, avec la participation de différents groupes politiques et des débats intéressants lors des assemblées. Toutefois, depuis les deux dernières semaines et particulièrement depuis le départ de certains acteurs centraux, le mouvement s’est décrépit pour n’être qu’à ses derniers jours plus un parc de sans-abris qu’un espace de débat politique et démocratique. Je dis cela en tout respect pour les personnes itinérantes; leur présence ne me dérange pas et je ne crois pas qu’ils soient nécessaires de les tasser. Par contre, il convient de se questionner sur la pertinence et la légitimité d’un mouvement qui semblait avoir perdu la plus grande partie de son support tant organisationnel que populaire.

L’un des problèmes soulevés est la consommation d’alcool et de drogue sur le site de l’occupation. Il s’agit là en effet d’un problème. Je ne donnerai pas ici dans l’atténuation en parlant de problématique ou de défi. Non, il s’agit bien d’un problème. Lors d’une des premières assemblées générales, avant même que l’occupation en tant que telle débute, j’avais exprimé l’importance d’instaurer une politique pour faire du site un « endroit sécuritaire » (safe space). Ce concept emprunté au milieu anglophone anarchiste queer peut revêtir différentes significations selon l’occasion. Généralement, il s’agit d’un endroit où il est entendu qu’il ne peut y avoir consommation d’alcool et de drogue et qu’aucun comportement raciste, homophobe/transphobe, sexiste, spéciste n’y est toléré. Il n’y a évidemment aucune police interne, la mise en oeuvre d’une telle politique repose sur les épaules de tous et chacun. Pendant l’assemblée générale à laquelle j’ai assisté donc, il semblait y avoir consensus sur l’importance de garder alcool et drogue en dehors du site, tant pour des raisons politiques que de sécurité.

Il existe une telle politique sur le site de l’occupation new-yorkaise et elle semble relativement efficace. Par contre, j’ai rapidement dû me rendre à l’évidence : la Place des peuples n’était qu’une extension de la société de consommation que nous avons créée. Alcool et drogue étaient non seulement courante, mais aussi la norme. Il est décevant de constater que même au coeur d’un mouvement protestataire relativement articulé, on ne puisse faire le lien entre l’exploitation (économique, environnementale, sociale, etc.) et la consommation. Le marché de la drogue constitue l’une des illustrations les plus parlantes du système capitaliste! Il y a des acheteurs accros, des vendeurs assoiffés de profits, le concept de la rareté, proportionnalité entre la demande et l’offre, fluctuation des prix et aucune régulation gouvernementale. Et non seulement tout le marché des drogues (et de l’alcool) est basé sur un système que nous dénonçons (ou croyons dénoncer), mais il en est un des gardiens.

J’ai déjà expliqué pourquoi je ne bois pas. Je pourrais ajouter tout un argument politique. De mon point de vue (sobre), il apparaît clairement que l’alcool et la drogue jouent un rôle clé de pacification dans notre société. Tant les communistes toléraient l’Église comme opium du peuple, tant notre société encourage une inhibition de plus en plus élevée dans le but non seulement de faire du profit, mais de nous rendre impuissants. Peu à peu, alors qu’on nivelle par le bas dans l’éducation et les médias et qu’on nous sert « un drink de plus », on assiste à une débilisation généralisée de notre société. Rien de moins. Le processus est indubitablement très lent, n’en reste pas moins que cette régression sociétale a tout pour inquiéter. Je crois fermement que la lucidité n’est pas un « cadeau ». Non seulement est-ce que ça fait perdre foi en l’espèce humaine, mais cela entraîne aussi un devoir moral.

À mon avis, une des conséquences de ce devoir moral (ou éthique) est de ne pas prendre part à cette débilisation et de refuser activement d’adhérer à cette société de consommation (de drogue et d’alcool). Ce refus actif signifie plus que l’adhésion à une philosophie comme être straight edge et va définitivement au delà de ce qu’on appelle à tort un « choix personnel ». Ce n’est pas non plus un appel à un jugement moral prétentieux ni à un recours à la force pour y mettre fin. Il s’agit plutôt, à mon avis, d’exprimer clairement les raisons du refus de consommer et de ne pas occulter les raisons politiques de ce choix par crainte d’une mauvaise réaction de notre interlocuteur. Cette mise de côté de certaines valeurs jugées « extrêmes » (on ne parle jamais du côté extrême d’un black out lié à l’alcool par contre) causée par une peur d’une réaction défensive ou même offensive nuit au débat. En travestissant nos idéaux pour cadrer dans un système d’exploitation, on finit par se mettre à son service.

Ce texte en provoquera possiblement certain. Ce que je veux lancer, c’est une invitation à réfléchir sur les conséquences de la consommation d’alcool et de drogue, particulièrement dans un contexte de critique et de remise en question du modèle sociétal actuel. Si l’on veut être en mesure de s’organiser efficacement pour proposer un exemple alternatif de société, il est vital que l’on renonce à s’auto-pacifier en utilisant l’alcool et la drogue comme moyen de « divertissement » ou de création.

p.s. Le titre de l’article est volé du livre Sober Living For The Revolution : Hardcore Punk, Straight Edge and Radical Politics de Gabiel Kuhn. Le livre contient plein d’interviews avec des personnages intéressants qui se penchent sur les limites de la scène musicale punk et de sa tendance nihiliste auto-destructrice. Définitivement à lire.